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Annuaire et Classement

 Par Elisée Rectus

8/2/2010

 “ Du sentiment de la

 nature dans les

 sociétés modernes ”*

1866

Edition Classiques des Sciences Sociales

Élisée Reclus (1830-1905)

Il se manifeste depuis quelque temps une véritable ferveur dans les

sentiments d'amour qui rattachent les hommes d'art et de science à la nature.

Les voyageurs se répandent en essaims dans toutes les contrées d'un accès

facile, remarquables par la beauté de leurs sites ou le charme de leur climat.

Des légions de peintres, de dessinateurs, de photographes, parcourent le

monde des bords du Yang-Tse Kiang à ceux du fleuve des Amazones ; ils

étudient la terre, la mer, les forêts sous leurs aspects les plus variés ; ils nous

révèlent toutes les magnificences de la planète que nous habitons, et grâce à

leur fréquentation de plus en plus intime avec la nature, grâce aux oeuvres d'art

rapportées de ces innombrables voyages, tous les hommes cultivés peuvent

maintenant se rendre compte des traits et de la physionomie des diverses

contrées du globe. Moins nombreux que les artistes, mais plus utiles encore

dans leur travail d'exploration, les savants se sont aussi faits nomades, et la

terre entière leur sert de cabinet d'étude : c'est en voyageant des Andes à

l'Altaï que Humboldt a composé ses admirables Tableaux de la nature,

dédiées, comme il le dit lui-même, à "ceux qui, par amour de la liberté, ont pu

s'arracher aux vagues tempétueuses de la vie".

La foule des artistes, des savants et de tous ceux qui, sans prétendre à l'art

ni à la science, veulent simplement se restaurer dans la libre nature, se dirige

surtout vers les régions de montagnes. Chaque année, dès que la saison permet

aux voyageurs de visiter les hautes vallées et de s'aventurer sur les pics, des

milliers et des milliers d'habitants des plaines accourent vers les parties des

Pyrénées et des Alpes les plus célèbres par leur beauté ; la plupart viennent, il

est vrai, pour obéir à la mode, par désoeuvrement ou par vanité, mais les

initiateurs du mouvement sont ceux qu'attire l'amour des montagnes ellesmêmes,

et pour qui l'escalade des rochers est une véritable volupté. La vue des

hautes cimes exerce sur un grand nombre d'hommes une sorte de fascination ;

c'est par un instinct physique, et souvent sans mélange de réflexion, qu'ils se

sentent portés vers les monts pour en gravir les escarpements. Par la majesté

de leur forme et la hardiesse de leur profil dessiné en plein ciel, par la ceinture

de nuées qui s'enroule à leurs flancs, par les variations incessantes de l'ombre

et de la lumière qui se produisent dans les ravins et sur les contreforts, les

montagnes deviennent pour ainsi dire des êtres doués de vie, et c'est afin de

surprendre le secret de leur existence qu'on cherche à les conquérir. En outre

on se sent attiré vers elles par le contraste qu'offre la beauté virginale de leurs

pentes incultes avec la monotonie des plaines cultivées et souvent enlaidies

par le travail de l'homme. Et puis les monts ne comprennent-ils pas, dans un

petit espace, un résumé de toutes les splendeurs de la terre ? Les climats et les

zones de végétation s'étagent sur leur pourtour : on peut y embrasser d'un seul

regard les cultures, les forêts, les prairies, les rochers, les glaces, les neiges, et

chaque soir la lumière mourante du soleil donne aux sommets un merveilleux

aspect de transparence, comme si l'énorme masse n'était qu'une légère draperie

rose flottant dans les cieux.

Jadis les peuples adoraient les montagnes ou du moins les révéraient

comme le siège de leurs divinités. A l'ouest et au nord du mont Mérou, ce

trône superbe des dieux de l'Inde, chaque étape de la civilisation peut se

mesurer par d'autres monts sacrés où s'assemblaient les maîtres du ciel, où se

passaient les grands événements mythologiques de la vie des nations. Plus de

cinquante montagnes, depuis l'Ararat jusqu'au mont Athos, ont été désignés

comme les cimes sur lesquelles serait descendue l'arche contenant dans ses

flancs l'humanité naissante et les germes de tout ce qui vit à la surface de la

terre. Dans les pays sémitiques, tous les sommets étaient des autels consacrés

 

soit à Jéhovah, soit à Moloch ou à d'autres dieux : c'était le Sinaï, où les tables

de la Loi juive apparurent au milieu des éclairs ; c'était le mont Nébo, où une

main mystérieuse ensevelit Moïse ; c'était le Morija portant le temple de

Jérusalem, le Garizim où montait le grand-prêtre pour bénir son peuple, le

Carmel, le mont Thabor et le Liban couronné de cèdres. C'est vers ces "hauts

lieux", où se trouvaient leurs autels, que Juifs ou Chananéens se rendaient en

foule pour aller égorger leurs victimes et brûler leurs holocaustes. De même

pour les Grecs chaque montagne était une citadelle de titans ou la cour d'un

dieu : un pic du Caucase servait de pilori à Prométhée, le père et le type de

l'humanité ; le triple dôme de l'Olympe était le magnifique séjour de Jupiter, et

quant un poète invoquait Apollon, c'était les yeux tournés vers le sommet du

Parnasse.

(...) Il importe d'autant plus que le sentiment de la nature se développe et

s'épure que la multitude des hommes exilés des campagnes par la force même

des choses augmente de jour en jour. Depuis longtemps déjà les pessimistes

s'effraient de l'incessant accroissement des grandes cités, et pourtant ils ne se

rendent pas toujours bien compte de la progression rapide avec laquelle pourra

s'opérer désormais le déplacement des populations vers les centres privilégiés.

Il est vrai, les monstrueuses Babylones d'autrefois avaient aussi réuni dans

leurs des centaines de mille ou même des millions d'habitants : les intérêts

naturels du commerce, la centralisation despotique de tous les pouvoirs, la

grande curée des faveurs, l'amour des plaisirs, avaient donné à ces puissantes

cités la population de provinces entières : mais, les communications étant

alors beaucoup plus lentes qu'elles ne le sont aujourd'hui, les crues d'un fleuve,

les intempéries, le retard d'une caravane, l'irruption d'une armée ennemie,

le soulèvement d'une tribu, suffisaient parfois pour retarder ou pour arrêter les

approvisionnements, et la grande cité se trouvait sans cesse, au milieu de

toutes ses splendeurs, exposée à mourir de faim. D'ailleurs, pendant ces âges

d'impitoyables guerres, ces vastes capitales finissaient toujours par devenir le

théâtre de quelque immense tuerie, et parfois la destruction était si complète

que la ruine d'une ville était en même temps la fin d'un peuple. Récemment

encore on a pu voir, par l'exemple de quelques unes des cités de la Chine, quel

sort était réservé aux grandes agglomérations d'hommes sous l'empire des

anciennes civilisations. La puissante ville de Nanking est devenue un monceau

de décombres, tandis qu'Ouchang, qui paraît avoir été, il y a une

quinzaine d'années, la cité la plus populeuse du monde entier, a perdu plus des

trois quarts de ses habitants.

Aux causes qui faisaient affluer jadis les populations vers les grandes

villes et qui n'ont pas cessé d'exister, il faut ajouter d'autres causes, non moins

puissantes, qui se rattachent à l'ensemble des progrès modernes. Les voies de

communication, canaux, routes ordinaires et chemins de fer, rayonnent en

nombre de plus en plus considérable vers les centres importants et les entourent

d'un réseau de mailles incessamment rapprochées. Les déplacements

s'opèrent de nos jours avec tant de facilité que du matin au soir les voies

ferrées peuvent jeter 500 000 personnes sur le pavé de Londres ou de Paris, et

qu'en prévision d'une simple fête, d'un mariage, d'un enterrement, de la visite

d'un personnage quelconque, des millions d'hommes ont parfois gonflé la

population flottante d'une capitale. Quant au transport des approvisionnements,

il peut s'opérer avec la même facilité que celui des voyageurs. De

toutes les campagnes environnantes, de toutes les extrémités du pays, de

toutes les parties du monde, les denrées affluent par terre et par eau vers ces

estomacs énormes qui ne cessent d'absorber et d'absorber encore. Au besoin,

si les appétits de Londres l'exigeaient, elle pourrait en moins d'une année se

faire apporter plus de la moitié des productions de la terre.

Certes c'est là un immense avantage que n'avaient pas les grandes villes de

l'Antiquité, et cependant la révolution que les chemins de fer et les autres

moyens de communication ont introduite dans les moeurs est à peine commencée.

Qu'est-ce vraiment qu'une moyenne de deux ou trois voyages par an

pour chacun des habitants de la France, alors surtout qu'une simple excursion

qu'un quart d'heure faite dans la banlieue de Paris ou de telle autre grande ville

est considérée comme un voyage par la statistique ? Il est certain que chaque

année les multitudes qui se déplacent s'accroîtront dans des proportions énormes,

et probablement toutes les prévisions seront dépassées sous ce rapport,

comme elles l'ont été depuis le commencement du siècle. C'est ainsi que, pour

la seule ville de Londres, le mouvement des voyageurs est actuellement aussi

fort en une seule semaine que vers 1830 il l'était dans toute l'année pour la

Grande-Bretagne entière. Grâce aux chemins de fer, les contrées se rapetissent

sans cesse, et l'on peut même établir mathématiquement dans quelle proportion

s'opère cet amoindrissement du territoire, puisqu'il suffit pour cela de

comparer la vitesse des locomotives à celle des diligences et des pataches

qu'elles ont remplacées. L'homme, de son côté, se détache du sol natal avec

une facilité de plus en plus grande ; il se fait nomade, non pas à la façon des

anciens pasteurs, qui suivaient toujours les sentiers accoutumés et ne manquaient

jamais de retourner périodiquement aux mêmes pâturages avec leurs

troupeaux, mais d'une manière beaucoup plus complète, puisqu'il se dirige

indistinctement vers l'un ou l'autre point de l'horizon, partout où le pousse

l'intérêt ou le bon plaisir : un bien petit nombre de ces expatriés volontaires

reviennent mourir au pays natal. Cette migration des peuples incessamment

croissante s'opère maintenant par millions et par millions, et c'est précisément

vers les fourmilières humaines les plus populeuses que se dirige la grande

multitude des émigrants. Les terribles invasions des guerriers francs dans la

Gaule romaine n'avaient peut-être pas, au point de vue ethnologique, autant

d'importance que ces immigrations silencieuses des balayeurs du Luxembourg

et du Palatinat qui viennent gonfler chaque année la population de Paris.

Pour se faire une idée de ce que pourront devenir un jour les grandes cités

commerciales du monde, si d'autres causes agissant en sens inverse ne doivent

pas tôt ou tard équilibrer les causes d'accroissement, il suffit de voir quelle

énorme importance prennent les villes dans les colonies modernes relativement

aux villages et aux maisons isolées. Dans ces contrées, les populations

débarrassées des liens de l'habitude et libres de se grouper à leur guise, sans

autre mobile que leur volonté propre, s'entassent presque en entier dans les

villes. Même dans les colonies spécialement agricoles, telles que les jeunes

États américains du Far West, les régions de la Plata, le Queen's Land

d'Australie, l'île septentrionale de la Nouvelle-Zélande, le nombre des citadins

l'emporte de beaucoup sur celui des campagnards : en moyenne, il est au

moins trois fois supérieur, et ne cesse de s'accroître à mesure que le commerce

et l'industrie se développent. Dans les colonies comme Victoria et la

Californie, où des causes spéciales, telles que les mines d'or et de grands

avantages commerciaux, attirent des multitudes de spéculateurs, l'agglomération

des habitants dans les villes est encore beaucoup plus considérable. Si

Paris était relativement à la France ce que San Francisco est à la Californie, ce

que Melbourne est à l'Australie-Heureuse, la "grand'ville" vraiment digne

alors de son nom, n'aurait pas moins de 9 à 10 millions d'âmes. Évidemment

c'est dans tous ces nouveaux pays où l'idéal extérieur de la société du XIX°

siècle, puisque nul obstacle n'empêchait les nouveau venus de s'y distribuer

par petits groupes sur toute la surface de la contrée, et qu'ils ont préféré se

réunir en de vastes cités.

L'exemple de la Hongrie ou de la Russie opposé à celui de la Californie ou

de telle autre colonie moderne peut servir à montrer quel laps de siècles sépare

les pays dont les populations sont encore distribuées comme au Moyen-Age,

et ceux où les phénomènes d'affinité sociale développés par la civilisation

moderne ont un libre jeu. Dans les plaines de la Russie, dans la puszta

hongroise, il n'y a guère de cités proprement dites, il y a seulement des villages

plus ou moins vastes ; les capitales sont des centres administratifs, des

créations artificielles dont les habitants se seraient bien passés, et qui

perdraient aussitôt une notable partie de leur importance, si le gouvernement

n'y entretenait une vie factice aux dépens du reste de la nation. Dans ces pays,

la population qui travaille se compose d'agriculteurs, et les villes n'existent

que pour les employés et les hommes de loisir. En Australie, en Californie, au

contraire, la campagne n'est jamais qu'une banlieue, et les paysans eux

mêmes, bergers et cultivateurs, ont l'esprit tourné vers la cité : ce sont des

spéculateurs qui dans l'intérêt de leurs affaires se sont momentanément éloignés

du grand centre commercial, mais qui ne manqueront pas d'y revenir. Tôt

ou tard, on ne saurait en douter, les paysans russes, aujourd'hui si bien

enracinés dans le sol natal, apprendront à se détacher de la glèbe, à laquelle

hier encore ils étaient asservis ; comme les Anglais, comme les Australiens, ils

deviendront nomades et se porteront vers les grandes villes où les appelleront

le commerce et l'industrie, où les poussera leur propre ambition de voir, de

connaître, ou d'améliorer leur condition.

Les plaintes de ceux qui gémissent de la dépopulation des campagnes ne

peuvent donc arrêter le mouvement ; rien n'y fera, toutes les clameurs sont

inutiles. Devenu, grâce à une plus grande aisance et au bon marché relatif des

voyages, possesseur de cette liberté primordiale "d'aller et de venir", de

laquelle pourraient à la longue découler toutes les autres, le cultivateur non

propriétaire obéit à une impulsion bien naturelle lorsqu'il prend le chemin de

la cité populeuse dont on lui conte tant de merveilles. Triste et joyeux tout à la

fois, il dit adieu à la masure natale pour aller contempler les miracles de

l'industrie et de l'architecture ; il renonce au salaire régulier sur lequel il

pouvait compter pour le travail de ses bras, mais peut-être aussi parviendra-t-il

à l'aisance ou à la fortune comme tant d'autres enfants de son village, et s'il

revient un jour au pays, ce sera pour se faire bâtir un château à la place de la

sordide demeure où il est né. Bien peu nombreux sont les émigrants qui

peuvent réaliser leurs rêves de fortune, il en est beaucoup qui trouvent la

pauvreté, la maladie, une mort prématurée dans les grandes villes ; mais du

moins ceux qui vivent ont pu élargir le cercle de leurs idées, ils ont vu des

contrées différentes les unes des autres, ils se sont formés au contact d'autres

hommes, ils sont devenus plus intelligents, plus instruits, et tous ces progrès

individuels constituent pour la société toute entière un avantage inestimable.

On sait avec quelle rapidité s'accomplit en France ce phénomène de

l'émigration des campagnards vers Paris, Lyon, Toulouse et les grands ports

de mer. Tous les accroissements de la population se font au profit des centres

d'attraction, et la plupart des petites villes et des villages restent stationnaires

ou même déclinent quant au nombre des habitants. plus de la moitié des

départements sont de moins en moins peuplés, et l'on peut en citer un, celui

des Basses-Alpes, qui depuis le Moyen-Age a certainement perdu un bon tiers

de ses habitants. Si l'on tenait compte des voyages et des émigrations

temporaires, qui ont pour résultat d'accroître nécessairement la population

flottante des grandes villes, les résultats seraient bien plus frappants encore.

Dans les Pyrénées de l'Ariège, il est certains villages que tous les habitants,

hommes et femmes, abandonnent complètement pendant l'hiver pour des

cendre dans les cités de la plaine. Enfin la plupart des Français qui s'occupent

d'opérations commerciales ou qui vivent de leurs revenus, sans compter des

multitudes de paysans et d'ouvriers, ne manquent pas de visiter Paris et les

principales cités de la France, et le temps est bien loin où, dans les provinces

reculées, on désignait un ouvrier voyageur par le nom de la grande ville qu'il

avait habitée. En Angleterre et en Allemagne s'accomplissent les mêmes phénomènes

sociaux. Bien que dans ces deux contrées l'excédant des naissances

sur les morts soit beaucoup plus considérable qu'en France, cependant là aussi

des pays agricoles, tels que le duché de Hesse-Cassel et le comté de

Cambridge, se dépeuplent au profit des grandes cités. Même dans l'Amérique

du Nord, où la population s'accroît avec une si étonnante rapidité, un grand

nombre de districts agricoles de la Nouvelle-Angleterre ont perdu une forte

proportion de leurs habitants par suite d'une double émigration, d'un côté vers

les régions du Far-West, de l'autre vers les villes commerciales de la côte,

Portland, Boston, New York.

Et cependant c'est un fait bien connu que l'air des cités est chargé des

principes de mort. Quoique les statistiques officielles n'offrent pas toujours à

cet égard la sincérité désirable, il n'en est pas moins certain que dans tous les

pays d'Europe et d'Amérique la vie moyenne des campagnards dépasse de

plusieurs années celle des citadins, et les immigrants, en quittant le champ

natal pour la rue étroite et nauséabonde d'une grande ville, pourraient calculer

d'avance d'une manière approximative de combien de temps ils abrègent leur

vie suivant les règles de probabilité. Non seulement le nouveau venu souffre

dans sa propre personne et s'expose à une mort anticipée, mais il condamne

également sa descendance. On n'ignore pas que dans les grandes cités, comme

Londres ou Paris, la force vitale s'épuise rapidement, et que nulle famille

bourgeoise ne s'y continue au-delà de la troisième ou tout au plus de la

quatrième génération. Si l'individu peut résister à l'influence mortelle du

milieu qui l'entoure, la famille du moins finit par succomber, et sans de

continuelles immigrations de provinciaux et d'étrangers qui marchent gaîment

à la mort, les capitales ne pourraient recruter leur énorme population. Les

traits du citadin s'affinent, mais le corps faiblit et les sources de la vie

tarissent. De même, au point de vue intellectuel, toutes les facultés brillante

que développe la vie sociale sont d'abord surexcitées, mais la pensée perd

graduellement de sa force ; elle se lasse, puis enfin s'affaisse avec le temps.

Certes le gamin de Paris, comparé au jeune rustre des campagnes, est un être

plein de vivacité et d'entrain ; mais n'est-il pas le frère de ce "pâle voyou" que

l'on peut comparer au physique et au moral à ces plantes maladives végétant

dans les caves au milieu des ténèbres? Enfin c'est dans les villes, surtout dans

celles qui sont les plus célèbres par leur opulence et leur civilisation, que se

trouvent certainement les plus dégradés de tous les hommes, pauvres êtres

sans espérance que la saleté, la faim, l'ignorance brutale, le mépris de tous, ont

mis bien au-dessous de l'heureux sauvage parcourant en liberté les forêts et les

montagnes. C'est à côté de la plus grande splendeur qu'il faut chercher l'abjection

la plus infime; non loin de ces musées où se montre dans toute sa gloire la

beauté du corps humain, des enfants rachitiques se réchauffent à l'atmosphère

impure exhalée de la bouche des égouts.

Si la vapeur apporte dans les villes des foules incessamment grandissantes,

d'un autre côté elle remporte dans les campagnes un nombre de plus en plus

considérable de citadins qui vont pour un temps respirer la libre atmosphère et

se rafraîchir la pensée à la vue des fleurs et de la verdure. Les riches, maîtres

de se créer des loisirs à leur gré, peuvent échapper aux occupations ou aux

fatigants plaisirs de la ville pendant des mois entiers. Il en est même qui

résident à la campagne, et ne font dans leurs maisons des grandes cités que

des apparitions fugitives. Quant aux travailleurs de toute espèce qui ne peuvent

s'éloigner pour longtemps à cause des exigences de la vie journalière, la

plupart d'entre eux n'en arrachent pas moins à leurs occupations le répit

nécessaire pour aller visiter les champs. Les plus favorisés se donnent des

semaines de congé qu'ils vont passer loin de la capitale, dans les montagnes

ou sur le bord de la mer. Ceux qui sont le plus asservis par leur travail se

bornent à fuir de temps en temps pendant quelques heures l'étroit horizon des

rues accoutumées, et l'on sait qu'ils profitent avec bonheur de leurs jours de

fête quand la température est douce et que le ciel est pur : alors chaque arbre

des bois voisins des grandes villes abrite une famille joyeuse. Une proportion

considérable des négociants et des employés, surtout en Angleterre et en

Amérique, installent bravement femmes et enfants à la campagne et se

condamnent eux-mêmes à faire deux fois par jour le trajet qui sépare le

comptoir du foyer domestique. Grâce à la rapidité des communications des

millions d'hommes peuvent cumuler ainsi les deux qualités de citadin et de

campagnard, et chaque année le nombre de personnes qui font ainsi deux

moitiés de leur vie ne cesse de s'accroître. Autour de Londres, c'est par centaines

de mille que l'on doit compter ceux qui plongent tous les matins dans le

tourbillon d'affaires de la grande ville et qui retournent tous les soirs dans leur

paisible home de la banlieue verdoyante. La Cité, le vrai centre du monde

commercial, se dépeuple de résidents ; le jour, c'est la ruche humaine la plus

active ; la nuit, c'est un désert.

Malheureusement, ce reflux des villes vers l'extérieur ne s'opère pas sans

enlaidir les campagnes : non seulement les détritus de toute espèce encombrent

l'espace intermédiaire compris entre les cités et les champs ; mais chose

plus grave encore, la spéculation s'empare de tous les sites charmants du

voisinage, elle les divise en lots rectangulaires, les enclôt de murailles

uniformes, puis y construit par centaines et par milliers des maisonnettes

prétentieuses. Pour les promeneurs errant par les chemins boueux dans ces

prétendues campagnes, la nature n'est représentée que par les arbustes taillés

et les massifs de fleurs qu'on entrevoit à travers les grilles. Sur le bord de la

mer, les falaises les plus pittoresques, les plages les plus charmantes sont aussi

en maints endroits accaparées soit par des propriétaires jaloux, soit par des

spéculateurs qui apprécient les beautés de la nature à la manière des changeurs

évaluant un lingot d'or. Dans les régions de montagnes fréquemment visitées,

la même rage d'appropriation s'empare des habitants : les paysages sont

découpés en carrés et vendu au plus fort enchérisseur ; chaque curiosité naturelle,

le rocher, la grotte, la cascade, la fente d'un glacier, tout, jusqu'au bruit

de l'écho, peut devenir propriété particulière. Des entrepreneurs afferment les

cataractes, les entourent de barrières en planches pour empêcher les voyageurs

non-payants de contempler le tumulte des eaux, puis, à force de réclames,

transforment en beaux écus sonnants la lumière qui se joue dans les gouttelettes

brisées et le souffle du vent qui déploie dans l'espace des écharpes de

vapeurs.

Puisque la nature est profanée par tant de spéculateurs précisément à cause

de sa beauté, il n'est pas étonnant que dans leurs travaux d'exploitation les

agriculteurs et les industriels négligent de sa demander s'ils ne contribuent pas

à l'enlaidissement de la terre. Il est certain que le "dur laboureur" se soucie

fort peu du charme des campagnes et de l'harmonie des paysages, pourvu que

le sol produise des récoltes abondantes; promenant sa cognée au hasard dans

les bosquets, il abat les arbres qui le gênent, mutile indignement les autres et

leur donne l'aspect de pieux ou de balais. De vastes contrées qui jadis étaient

belles à voir et qu'on aimait à parcourir sont entièrement déshonorées, et l'on

éprouve un sentiment de véritable répugnance à les regarder. D'ailleurs il

arrive souvent que l'agriculteur, pauvre en science comme en amour de la

nature, se trompe dans ses calculs et cause sa propre ruine par les modifications

qu'il introduit sans le savoir dans les climats. De même il importe peu à

l'industriel, exploitant sa mine ou sa manufacture en pleine campagne, de

noircir l'atmosphère des fumées de la houille et de la vicier par des vapeurs

pestilentielles. Sans parler de l'Angleterre, il existe dans l'Europe occidentale

un grand nombre de vallées manufacturières dont l'air épais est presque

irrespirable pour les étrangers ; les maisons y sont enfumées, les feuilles

mêmes des arbres y sont revêtues de suie, et quand on regarde le soleil, c'est à

travers une brume épaisse que se montre presque toujours sa face jaunie.

Quant à l'ingénieur, ses ponts et ses viaducs sont toujours les mêmes, dans la

plaine la plus unie ou dans les gorges des montagnes les plus abruptes ; il se

préoccupe, non de mettre ses constructions en harmonie avec le paysage, mais

uniquement d'équilibrer la poussée et la résistance des matériaux.

Certainement il faut que l'homme s'empare de la surface de la terre et

sache en utiliser les forces ; cependant on ne peut s'empêcher de regretter la

brutalité avec laquelle s'accomplit cette prise de possession. Aussi, quand le

géologue Marcou nous apprend que la chute américaine du Niagara a

sensiblement décru en abondance et perdu de sa beauté depuis que l'on l'a

saignée pour mettre en mouvement les usines de ses bords, nous pensons avec

tristesse à l'époque, encore bien rapprochée de nous, où le "tonnerre des

eaux", inconnu de l'homme civilisé, s'écroulait librement du haut de ses falaises,

entre deux parois de rochers toutes chargées de grands arbres. De même

on se demande si les vastes prairies et les libres forêts où par les yeux de

l'imagination nous voyons encore les nobles figures de Chingashook et de

Bas-de-Cuir n'auraient pu être remplacées autrement que par des champs, tous

d'égale contenance, tous orientés vers les quatre points cardinaux, conformément

au cadastre, tous entourés régulièrement de barrières de la même

hauteur. La nature sauvage est si belle : est-il donc nécessaire que l'homme, en

s'en emparant, procède géométriquement à l'exploitation de chaque nouveau

domaine conquis et marque sa prise de possession par des constructions

vulgaires et des limites de propriétés tirées au cordeau ? S'il en était ainsi, les

harmonieux contrastes qui sont une des beautés de la terre feraient bientôt

place à une désolante uniformité, car la société, qui s'accroît chaque année

d'au moins une dizaine de millions d'hommes, et qui dispose par la science et

l'industrie d'une force croissant dans de prodigieuses proportions, marche

rapidement à la conquête de toute la surface planétaire ; le jour est proche où

il ne restera plus une seule région des continents qui n'ait été visitée par le

pionnier civilisé, et tôt ou tard le travail humain se sera exercé sur tous les

points du globe. Heureusement le beau et l'utile peuvent s'allier de la manière

la plus complète, et c'est précisément dans les pays où l'industrie agricole est

la plus avancée, en Angleterre, en Lombardie, dans certaines parties de la

Suisse, que les exploiteurs du sol savent lui faire rendre les plus larges

produits tout en respectant le charme des paysages, ou même en ajoutant avec

art à leur beauté. Les marais et les bouées des Flandres transformés par le

drainage en campagnes d'une exubérante fertilité, la Crau pierreuse se changeant,

grâce aux canaux d'irrigation en une prairie magnifique, les flancs

rocheux des Apennins et des Alpes maritimes se cachant du sommet à la base

sous le feuillage des oliviers, les tourbières rougeâtres de l'Irlande remplacées

par des forêts de mélèzes, de cèdres, de sapins argentés, ne sont-ce pas là

d'admirables exemples de ce pouvoir qu'a l'agriculteur d'exploiter la terre à

son profit tout en la rendant plus belle ?

La question de savoir ce qui dans l'oeuvre de l'homme sert à embellir ou

bien contribue à dégrader la nature extérieure peut sembler futile à des esprits

soi-disant positifs : elle n'en a pas moins une importance de premier ordre. Les

développements de l'humanité se lient de la manière la plus intime avec la

nature environnante. Une harmonie secrète s'établit entre la terre et les peuples

qu'elle nourrit, et quand les sociétés imprudentes se permettent de porter la

main sur ce qui fait la beauté de leur domaine, elles finissent toujours par s'en

repentir. Là où le sol s'est enlaidi, là où toute poésie a disparu du paysage, les

imaginations s'éteignent, les esprits s'appauvrissent, la routine et la servilité

s'emparent des âmes et les disposent à la torpeur et à la mort. Parmi les causes

qui dans l'histoire de l'humanité ont déjà fait disparaître tant de civilisations

successives, il faudrait compter en première ligne la brutale violence avec

laquelle la plupart des nations traitaient la terre nourricière. Ils abattaient les

forêts, laissaient tarir les sources et déborder les fleuves, détérioraient les

climats, entouraient les cités de zones marécageuses et pestilentielles ; puis,

quand la nature, profanée par eux, leur était devenue hostile, ils la prenaient en

haine, et, ne pouvant se retremper comme le sauvage dans la vie des forêts, ils

se laissaient de plus en plus abrutir par le despotisme des prêtres et des rois.

"Les grands domaines ont perdu l'Italie", a dit Pline ; mais il faut ajouter que

ces grands domaines, cultivés par des mains esclaves, avaient enlaidi le sol

comme une lèpre. Les historiens, frappés de l'éclatante décadence de

l'Espagne depuis Charles-Quint, ont cherché à l'expliquer de diverses

manières. D'après les uns, la cause principale de cette ruine de la nation fut la

découverte de l'or d'Amérique ; suivant d'autres, ce fut la terreur religieuse

organisée par la "sainte fraternité" de l'inquisition, l'expulsion des Juifs et des

Maures, les sanglants auto-da-fé des hérétiques. On a également accusé de la

chute de l'Espagne l'inique impôt de l'alcabala et la centralisation despotique

à la française ; mais l'espèce de fureur avec laquelle les Espagnols ont abattu

les arbres de peur des oiseaux, "por miedo de los pajaritos", n'est-elle donc

pour rien dans cette terrible décadence ? La terre, jaune, pierreuse et nue, a

pris un aspect repoussant et formidable, le sol s'est appauvri, la population,

diminuant pendant deux siècles, est retombée partiellement dans la barbarie.

Les petits oiseaux se sont vengés.

C'est donc avec joie qu'il nous faut saluer maintenant cette passion généreuse

qui porte tant d'hommes, et, dirons-nous, les meilleurs, à parcourir les

forêts vierges, les plages marines, les gorges des montagnes, à visiter la nature

dans toutes les régions du globe où elle a gardé sa beauté première. On sent

que, sous peine d'amoindrissement intellectuel et moral, il faut contrebalancer

à tout prix par la vue des grandes scènes de la terre la vulgarité de tant de

choses laides et médiocres où les esprits étroits voient le témoignage de la

civilisation moderne. Il faut que l'étude directe de la nature et la contemplation

de ses phénomènes deviennent pour tout homme complet un des éléments

primordiaux de l'éducation ; il faut aussi développer dans chaque individu

l'adresse et la force musculaires, afin qu'il escalade les cimes avec joie,

regarde sans crainte les abîmes, et garde dans tout son être physique cet

équilibre naturel des forces sans lequel on n'aperçoit jamais les plus beaux

sites qu'à travers un voile de tristesse et de mélancolie. L'homme moderne doit

unir en sa personne toutes les vertus de ceux qui l'ont précédé sur la terre :

sans rien abdiquer des immenses privilèges que lui a conférés la civilisation, il

ne doit rien perdre non plus de sa force antique, et ne se laisser dépasser par

aucun sauvage en vigueur, en adresse ou en connaissance des phénomènes de

la nature. Dans les beaux temps des républiques grecques, les Hellènes ne se

proposaient rien moins que de faire de leurs enfants des héros par la grâce, la

force et le courage : c'est également en éveillant dans les jeunes générations

toutes les qualités viriles, c'est en les ramenant vers la nature et en les mettant

aux prises avec elle que les sociétés modernes peuvent s'assurer contre toute

décadence par la régénération de la race elle-même.

Rumford l'a dit depuis longtemps, "on trouve toujours dans la nature plus

qu'on y a cherché". Que le savant examine les nuages ou les pierres, les plantes

ou les insectes, ou bien encore qu'il étudie les lois générales du globe, il

découvre toujours et partout des merveilles imprévues ; l'artiste, en quête de

beaux paysages, a les yeux et l'esprit en fête perpétuelle ; l'industriel qui

cherche à mettre en oeuvre les produits de la terre ne cesse de voir autour de

lui des richesses non encore utilisées. Quant à l'homme simple qui se contente

d'aimer la nature pour elle-même, il y trouve sa joie, et quand il est malheureux,

ses peines sont du moins adoucies par le spectacle des libres campagnes.

Certes les proscrits ou bien ces pauvres déclassés qui vivent comme les bannis

sur le sol de la patrie ne cessent point de sentir, même dans le site le plus

charmant, qu'ils sont isolés, inconnus, sans amis, et la plaie du désespoir les

ronge toujours. Cependant eux aussi finissent par ressentir la douce influence

du milieu qui les entoure, leurs plus vives amertumes se changent peu à peu

en une sorte de mélancolie qui leur permet de comprendre, avec un sens affiné

par la douleur, tout ce que la terre offre de gracieux et de beau : plus que bien

des heureux, ils savent apprécier le bruissement des feuilles, le chant des

oiseaux, le murmure des fontaines. Et si la nature a tant d'influence sur les

individus pour les consoler ou pour les affermir, que ne peut-elle, pendant le

cours des siècles, sur les peuples eux-mêmes ? Sans aucun doute, la vue des

grands horizons contribue pour une forte part aux qualités des populations des

montagnes, et ce n'est point par une vaine formule de langage que l'on a

désigné les Alpes comme le boulevard de la liberté.

 par

l'adresse et la force musculaires, afin qu'il escalade les cimes avec joie,

regarde sans crainte les abîmes, et garde dans tout son être physique cet

équilibre naturel des forces sans lequel on n'aperçoit jamais les plus beaux

sites qu'à travers un voile de tristesse et de mélancolie. L'homme moderne doit

unir en sa personne toutes les vertus de ceux qui l'ont précédé sur la terre :

sans rien abdiquer des immenses privilèges que lui a conférés la civilisation, il

ne doit rien perdre non plus de sa force antique, et ne se laisser dépasser par

aucun sauvage en vigueur, en adresse ou en connaissance des phénomènes de

la nature. Dans les beaux temps des républiques grecques, les Hellènes ne se

proposaient rien moins que de faire de leurs enfants des héros par la grâce, la

force et le courage : c'est également en éveillant dans les jeunes générations

toutes les qualités viriles, c'est en les ramenant vers la nature et en les mettant

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